29.09.2009

Internet and Addiction. Unit 1.2

La semaine dernière, mes instructions me demandaient d'enseigner un module gentiment intulé "internet et addiction" à ma classe de première. Relativement calée en manière d'Internet (et d'addiction), je ponds donc un cours informatif et rigolo sur les drogués de wow, avec opinions bien tranchées et reportage spécial de zone interdite à l'appui (bien connu pour son impartialité). Petite liste de vocabulaire, activité grammaticale, suivi donc de la vidéo dans laquelle un jeune, appelons-le Kevin, nous explique que le jeu c'est sa vie tandis que son papa se désole en arrière plan. La caméra zoome ensuite sur un couple, deux jeunes improductifs que l'on imagine bêtes et sentant légèrement l'ado qui se néglige. Nous les prénommerons pudiquement Brendan et Kévina. Ils jouent face à face. Kévina, en superposition, révèle sa technique de mangeage de pizza devant l'ordi et la manière dont World of Warcraft transcende son couple.

Ma classe ouvre des yeux incrédules, ébahis par un monde parallèle dont ils ignoraient l'existence, puis le reportage revient sur Kevin qui déclare solennellement que sa vie sociale n'existe plus, qu'il délaisse son travail scolaire et qu'il a passé environ 80 jours sur son perso. Mes élèves pensent qu'il dit "heures", je suis donc obligée de leur repasser l'extrait. Le chiffre coupe le sifflet à mes douze pipelettes. Lorsqu'ils retrouvent l'usage de la parole un débat s'engage et le pauvre Kevin s'en prend plein la gueule. Je les calme à grand peine et passe subtilement au téléchargement illégal (le sujet de discussion, pas les travaux pratiques) avant que la conversation ne s'envenime et que la classe aille chercher l'adresse de Kevin sur Google pour lui expliquer à quel point il est un gos loser.

Mon played à moi allait chercher dans les 150 jours...

24.09.2009

Nouvelle année

Après un été magnifique passé sac au dos à découvrir l'Asie, debout en permanence sous un soleil de plomb au milieu d'une petite mare de sueur mais heureuse comme un pape, ravie et fière d'être là, il faut bien se glisser à nouveau dans la routine de Septembre et d'une nouvelle rentrée.

Nouveaux élèves, j'entame ma quatrième année et retrouve en première des gamins qui il y a quatre ans me mangeaient dans la main du haut de leur mètre 27. Voila qui ne me rajeunit pas. Mes nouveaux protégés sont des petits, des cinquièmes, crédules et rigolos avec leurs yeux comme des soucoupes et leurs cravates de travers. Je sens qu'on va bien s'entendre.

L'inspection s'approche, tout le corps enseignant court dans tous les sens pour mettre à jour les règlements que personne ne lit et tenter de faire croire que, oui, il planifie et minute chacune de ses 24 leçons hebdomadaires. Ma classe se mue en jungle, les petites plantes que j'y ai mises il y a trois ans sont devenues énormes et j'attends le jour où on viendra m'interdire d'avoir de la verdure sur mes rebords de fenêtres à cause d'un danger quelconque d'assomage par chute inopinée de pot de fleur ou de la possibilité qu'un gamin sur douze milliards soit allergique au géranium.

En rentrant chez moi ce soir je me suis enfermée dehors pour la première fois depuis longtemps. Ce n'est pas tout à fait correct, oublier mes clés à l'école (ou dans d'autres endroits nettements plus improbables) m'arrive souvent mais Simon d'habitude est là pour m'ouvrir. Sauf que Simon est parti pour la semaine, reprendre des études dans la ville où j'ai terminées les miennes. La maison vide est vraiment étrange, il y a bien deux ans que je n'avais pas laissé ma vaisselle dans l'évier sans la retrouver propre le lendemain matin.

Pour le moment je lutte sans grand succès contre l'épuisement, effarée de compter encore quatre semaines avant des vacances déjà tellement nécessaires. Malgré les yeux scellés par les nuits trop courtes, les aller-retours le nez au vent sur le vélo et les journées interminables, retrouver dans mon sac un ticket de caisse en dongs ou un plan de bangkok suffit à me rendre le sourire. Partir était la meilleure idée que j'ai eue depuis longtemps.

16.05.2009

Réorganisation du monde après l'Etrange Ouragan

Je me sens comme privée de ma carapace, comme un artichaut sans les feuilles (c'est à dire un peu rêche avec de longs poils, pas dégueu avec de la vinaigrette, non, c'est pas une très bonne comparaison ça en fait). Je suis écorchée, à vif, à fleur de peau, la moindre déception me rentre dans les chairs, tout me blesse, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas ce qui s'est passé soudainement. Je ne sais pas...

Je ne vois plus d'amis, je me déssèche, je ne parle plus français, je passe mes pause-déjeuner seule en tête à tête avec le même sandwich poulet-mayo en plastique pas bon, petite routine mécanique, pilote automatique, je me recroqueville sur une boule de malheur qui s'auto-entretient. Je m'éloigne de moi. Je me vois au loin agiter le mouchoir que j'ai pas.

Je la connais cette déprime, cette impression de ne rien pouvoir supporter, ça m'est déjà arrivé, il y a quatre ans (quatre ans ? déjà...) pendant l'été. Tous les symptômes sont les mêmes. Ceux que j'aime le plus sont les premiers qui finissent sur les roses, je deviens invivable au jour le jour. Tout ce que je dis me semble d'une simplicité désarmante et ceux qui ne me comprennent pas sont les crétins, par contre lorsqu'on me parle j'ai tous les indicateurs de susceptibilité dans le rouge, la moindre boutade et je prends la mouche, tonne, vocifère et finis par m'écrouler, furieuse et hébétée.

Lorsque j'essaie d'expliquer ce qui cloche, mes phrases commencent par "je ne sais pas..." et ne terminent jamais. Ca a tendance à ne pas plaire aux interlocuteurs. Ils perdent patience, les interlocuteurs, tandis que je me débats avec les bandelettes un peu fantômatiques du pourquoi du comment. Les plafonds s'effilochent, les bougies se consument, tandis que je réfléchis, les parquets tanguent pour m'empêcher de mettre mes idées au clair. Pas évident à expliquer au pauvre bougre en face qui ne demande qu'un peu d'interlocution.

chateau-de-sable-visoterra-21422.jpgJe ne sais pas comment aller mieux. La dernière fois, l'été d'il y a quatre ans, ça m'a pris quelques mois de longue chute au ralenti, de détérioration, d'usage de toutes les réserves de patience disponibles et bien plus encore, jusqu'à ce qu'enfin je sois poliment remerciée. Toucher le fond était presque une délivrance, la traversée de tout Paris à pied en faisant consciencieusement le vide dans mes glandes lacrymales m'avait lavée. Il ne me restait plus qu'à faire quelques pas de côté, laisser le petit tas de cendres qu'était alors devenu ma vie, et partir reconstruire quelquechose de nouveau, de différent, un peu plus loin.

Je ne veux pas finir en cendres et devoir aller reconstruire ailleurs, mais je ne sais juste pas où est la sortie de secours, je ne la vois pas.

Alors en attendant, j'essaie de mettre de l'ordre dans ce fouillis, je me dis que peut-être l'écrire m'aidera à organiser tout ça.

 

14.03.2009

Parfois ça marche et parfois ça marche pas.

Ce trimestre encore l'école m'a, à coup sûr, volé deux ou trois mois d'espérance de vie. Mettre en scène une pièce de Molière reste mon souvenir favori, rien que de repenser à Argan sur scène dans son improbable robe de chambre à fleurs, tapant du poing sur sa table en déclarant "Je n'suis point bon, et je suis méchant si je veux !!" me fait rigoler toute seule. Les soucis, les soirées à manger mes doigts faute d'avoir encore des ongles, les milles détails à gérer de front, le stress des trois soirs de représentation que suivent l'immense fierté mêlée de soulagement, je crois qu'au fond je suis accro à cette adrénaline-là.

Hier c'était soirée Singstar chez moi. Piles de crêpes énorme, quelques galettes, de la glace, de la chantilly et des bonbons à tremper dans du chocolat fondu, j'étais parée. On a empilé onze personnes dans le salon, record battu. Soirée réussie, indéniablement. Des rires en pagaille malgré l'éreintante routine qui nous assomme toutes.

Et puis cet email (un email, nom de dieu ! J'ai le téléphone et elle est une des seules qui peut m'appeler !) en forme de coup de poignard dans le dos qui suit immédiatement, qui arrive comme un fleur vénéeuse sur le coup de onze heures, qui vient gâcher la soirée, effacer le sourire satisfait qui suit les moments parfaits. Un peu abasourdie, je lis un véritable réquisitoire qui s'intitule "A vrai dire" et m'accuse entre autres péchés capitaux, d'égoïsme et de radinerie, ou plus exactement de petitesse. Quelle ironie, au moment même où j'ai enfin atteint le moment de ma vie où je ne gagne pas assez pour mettre un sou de côté, mais juste assez pour dépenser et faire plaisir sans avoir à m'inquiéter de mon compte en banque. Comment expliquer, lorsqu'en face la situation s'est inversée ? Comme je suis heureuse d'être sortie de cette période ou la peur du découvert teintait ma vie de gris jusque dans ses moindres recoins.

Même en amitié je reste toujours un peu égoïste, et je suis consciente que mes amitiés ne fonctionnent que parce que je suis ravie d'accepter de la part des gens que j'aime cette même part d'égocentrisme. J'aime parler de moi mais j'aime aussi entendre parler des autres. Cependant cette nouvelle "rupture" remet en question cette attitude. Je repense à ceux avec qui, pour des raisons diverses, j'ai perdu contact. M'ont-ils, eux aussi, collé cette étiquette d'égocentrique en me rangeant mentalement dans le tiroir de ceux avec qui ils ne veulent plus rien avoir à faire ? Probablement. Puis-je continuer ainsi, renouant périodiquement de nouvelles amitiés pour remplacer ceux que ma vraie personalité fait fuir ? Dois-je changer ? Faire amende honorable ? Ou hocher les épaules, me dire tout simplement que parfois ça marche et parfois ça marche pas.

 

06.02.2009

The Reader

Il est sept heures. J'ai rendez-vous avec l'homme au plus gros nez du monde. Nous allons au cinéma. Les mauvais souvenirs mettent du temps à s'estomper, mais la dernière fois que je l'ai vu il était charmant. Je suis en avance, j'en profite pour prendre les billets. Leicester Square pour ceux pas bien familier avec le folklore Grand Breton, c'est un peu la vitrine du cinoche, le royaume très sélect des avant-premières, des tapis rouges et du pop-corn qui coûte un rein. Je vais ensuite me poster devant notre point de rendez-vous, le gros Odéon avec Australia écrit dessus en lettres de trois mètres de haut.

The-reader-winslet-kross.jpgOn va voir "The Reader", je suis bien contente, mais au troisième coup de fil en l'espace de cinq minutes pour me demander où je suis mon radar à déjà vu se met à clignoter. Ce ton pâteux, ces gloussements niais, je les ai déjà entendus. Je le vois en superposition, quelques années auparavant, se manger une porte, bourré comme un coing à sept heures du soir, tituber dans la nuit comme l'épave qu'il était alors. Huit coups de fil plus tard, je finis par le localiser devant le mauvais cinéma. Une chose est sûre, il ne m'a pas attendue pour l'apéro. Pathétique et incompréhensible, il insiste pour aller boire un coup avant la séance.

Je viens d'acheter le ticket de cinéma le plus cher de ma vie, c'est pas pour en plus le jeter à la poubelle. Il me faut passer vingt minutes à le regarder essayer d'articuler une phrase cohérente (et échouer) avant de le guider en zig-zag vers le cinéma. Nous rentrons, je lui fais acheter du pop-corn dans l'espoir que cela épongera la gigantesque quantité d'alcool qui fermente dans son estomac, et nous allons nous installer à nos places. Il part aux toilettes. Bien inspirée, je garde mon téléphone sur moi. Dix minutes plus tard, il sonne et je dois aller le chercher. Il s'est perdu en sortant des toilettes et a réussi à sortir du cinéma. Je le ramène dedans et explique à l'ouvreuse abasourdie que nous avons nos billets bien que nous soyions du mauvais côté du portillon. Coup de chance, elle se rappelle de nous. J'ai honte. Je le dépose sur son siège, le film commence et, dieu merci, il s'endort.

A la fin du film, excellent par ailleurs, peu m'importe qu'il prenne ou pas le bon bus pour rentrer chez lui, je ne m'inquiète plus assez pour lui pour jouer au détective comme je le faisais à Oxford. Je rentre chez moi, coupe le portable, hésite entre la colère et la pitié, opte pour un peu des deux. Il a appelé plusieurs fois aujourd'hui. Je n'ai plus envie de répondre. Bonne poire, peut-être, mais pas stupide.

14.12.2008

Le bout du bout du rouleau.

runa Islam.jpgJe me retourne au ralenti (même métaphoriquement je fonctionne au ralenti de nos jours) et mobilise la majorité de mes neurones pour considérer pensivement ces dix-huit dernières semaines. L’une des rares perles de sagesse qu’ait prononcé ma maman est « de toute façons être enseignant c’est dire adieu à la possibilité de ne penser à rien. Tu marches, manges, dors, vis avec la tête farcie en permanence, tu as toujours quelquechose à penser, à faire. Le travail ne te quitte jamais »
Je ne pense pas qu’on puisse comprendre cela si l’on ne s’est jamais, au moins un moment, trouvé devant une classe, donnant pour la quatrième fois de la journée, la seizième fois de la semaine, l’épuisant one-man-show des yeux derrière la tête. Je jongle adroitement avec les ultimatums, les punitions et les obligations, fais ce qu’il faut quand il faut, dresse d’immenses listes dont je barre méthodiquement les lignes au fur et à mesure de ma semaine. De sept heures du matin à neuf heures du soir, je suis en mode travail, sans pause, mais la vérité c’est que cela ne s’arrête jamais. Je respire, je rêve, je conjugue l’école avec tous les verbes que je connais. Je ne m’en plains pas. J’adore mon métier.

Il semble ces dernières semaines que mon idyllique relation avec l’anglophone de ma vie s’en prenne plein la figure. Lui sans but ni travail, la tête pleine de questions et moi la tête dans le guidon, on ne pourrait pas être plus différents. Je crois que je ne gère pas très bien la situation. Je me sens comme un éléphant malheureux et emprunté, tentant d’avancer dans le magasin de porcelaine de notreboum.jpg relation. Pas un jour ne s’écoule sans que je n’écrabouille une théière hors de prix ou envoie valdinguer une étagère de vaisselle. (ça me rappelle cette vidéo mi-fascinante mi-foutage de gueule de Runa Islma, l’une des artistes en compétition pour le Turner Prize de cette année). J’essaie de comprendre et de changer. Je le promets. Je me sais maladroite et égoïste. C’est aussi mon boulot de devenir un peu moins imparfaite comme être humain. Je ne m’en plains pas. J’adore Simon.

C’est faire cohabiter les deux qui me tue à petit feu. Vivement les vacances. J’ai beau continuer d’avancer en mode pilote automatique, je suis au bout du bout du rouleau.