16.05.2009

Réorganisation du monde après l'Etrange Ouragan

Je me sens comme privée de ma carapace, comme un artichaut sans les feuilles (c'est à dire un peu rêche avec de longs poils, pas dégueu avec de la vinaigrette, non, c'est pas une très bonne comparaison ça en fait). Je suis écorchée, à vif, à fleur de peau, la moindre déception me rentre dans les chairs, tout me blesse, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas ce qui s'est passé soudainement. Je ne sais pas...

Je ne vois plus d'amis, je me déssèche, je ne parle plus français, je passe mes pause-déjeuner seule en tête à tête avec le même sandwich poulet-mayo en plastique pas bon, petite routine mécanique, pilote automatique, je me recroqueville sur une boule de malheur qui s'auto-entretient. Je m'éloigne de moi. Je me vois au loin agiter le mouchoir que j'ai pas.

Je la connais cette déprime, cette impression de ne rien pouvoir supporter, ça m'est déjà arrivé, il y a quatre ans (quatre ans ? déjà...) pendant l'été. Tous les symptômes sont les mêmes. Ceux que j'aime le plus sont les premiers qui finissent sur les roses, je deviens invivable au jour le jour. Tout ce que je dis me semble d'une simplicité désarmante et ceux qui ne me comprennent pas sont les crétins, par contre lorsqu'on me parle j'ai tous les indicateurs de susceptibilité dans le rouge, la moindre boutade et je prends la mouche, tonne, vocifère et finis par m'écrouler, furieuse et hébétée.

Lorsque j'essaie d'expliquer ce qui cloche, mes phrases commencent par "je ne sais pas..." et ne terminent jamais. Ca a tendance à ne pas plaire aux interlocuteurs. Ils perdent patience, les interlocuteurs, tandis que je me débats avec les bandelettes un peu fantômatiques du pourquoi du comment. Les plafonds s'effilochent, les bougies se consument, tandis que je réfléchis, les parquets tanguent pour m'empêcher de mettre mes idées au clair. Pas évident à expliquer au pauvre bougre en face qui ne demande qu'un peu d'interlocution.

chateau-de-sable-visoterra-21422.jpgJe ne sais pas comment aller mieux. La dernière fois, l'été d'il y a quatre ans, ça m'a pris quelques mois de longue chute au ralenti, de détérioration, d'usage de toutes les réserves de patience disponibles et bien plus encore, jusqu'à ce qu'enfin je sois poliment remerciée. Toucher le fond était presque une délivrance, la traversée de tout Paris à pied en faisant consciencieusement le vide dans mes glandes lacrymales m'avait lavée. Il ne me restait plus qu'à faire quelques pas de côté, laisser le petit tas de cendres qu'était alors devenu ma vie, et partir reconstruire quelquechose de nouveau, de différent, un peu plus loin.

Je ne veux pas finir en cendres et devoir aller reconstruire ailleurs, mais je ne sais juste pas où est la sortie de secours, je ne la vois pas.

Alors en attendant, j'essaie de mettre de l'ordre dans ce fouillis, je me dis que peut-être l'écrire m'aidera à organiser tout ça.

 

14.03.2009

Parfois ça marche et parfois ça marche pas.

Ce trimestre encore l'école m'a, à coup sûr, volé deux ou trois mois d'espérance de vie. Mettre en scène une pièce de Molière reste mon souvenir favori, rien que de repenser à Argan sur scène dans son improbable robe de chambre à fleurs, tapant du poing sur sa table en déclarant "Je n'suis point bon, et je suis méchant si je veux !!" me fait rigoler toute seule. Les soucis, les soirées à manger mes doigts faute d'avoir encore des ongles, les milles détails à gérer de front, le stress des trois soirs de représentation que suivent l'immense fierté mêlée de soulagement, je crois qu'au fond je suis accro à cette adrénaline-là.

Hier c'était soirée Singstar chez moi. Piles de crêpes énorme, quelques galettes, de la glace, de la chantilly et des bonbons à tremper dans du chocolat fondu, j'étais parée. On a empilé onze personnes dans le salon, record battu. Soirée réussie, indéniablement. Des rires en pagaille malgré l'éreintante routine qui nous assomme toutes.

Et puis cet email (un email, nom de dieu ! J'ai le téléphone et elle est une des seules qui peut m'appeler !) en forme de coup de poignard dans le dos qui suit immédiatement, qui arrive comme un fleur vénéeuse sur le coup de onze heures, qui vient gâcher la soirée, effacer le sourire satisfait qui suit les moments parfaits. Un peu abasourdie, je lis un véritable réquisitoire qui s'intitule "A vrai dire" et m'accuse entre autres péchés capitaux, d'égoïsme et de radinerie, ou plus exactement de petitesse. Quelle ironie, au moment même où j'ai enfin atteint le moment de ma vie où je ne gagne pas assez pour mettre un sou de côté, mais juste assez pour dépenser et faire plaisir sans avoir à m'inquiéter de mon compte en banque. Comment expliquer, lorsqu'en face la situation s'est inversée ? Comme je suis heureuse d'être sortie de cette période ou la peur du découvert teintait ma vie de gris jusque dans ses moindres recoins.

Même en amitié je reste toujours un peu égoïste, et je suis consciente que mes amitiés ne fonctionnent que parce que je suis ravie d'accepter de la part des gens que j'aime cette même part d'égocentrisme. J'aime parler de moi mais j'aime aussi entendre parler des autres. Cependant cette nouvelle "rupture" remet en question cette attitude. Je repense à ceux avec qui, pour des raisons diverses, j'ai perdu contact. M'ont-ils, eux aussi, collé cette étiquette d'égocentrique en me rangeant mentalement dans le tiroir de ceux avec qui ils ne veulent plus rien avoir à faire ? Probablement. Puis-je continuer ainsi, renouant périodiquement de nouvelles amitiés pour remplacer ceux que ma vraie personalité fait fuir ? Dois-je changer ? Faire amende honorable ? Ou hocher les épaules, me dire tout simplement que parfois ça marche et parfois ça marche pas.

 

06.02.2009

The Reader

Il est sept heures. J'ai rendez-vous avec l'homme au plus gros nez du monde. Nous allons au cinéma. Les mauvais souvenirs mettent du temps à s'estomper, mais la dernière fois que je l'ai vu il était charmant. Je suis en avance, j'en profite pour prendre les billets. Leicester Square pour ceux pas bien familier avec le folklore Grand Breton, c'est un peu la vitrine du cinoche, le royaume très sélect des avant-premières, des tapis rouges et du pop-corn qui coûte un rein. Je vais ensuite me poster devant notre point de rendez-vous, le gros Odéon avec Australia écrit dessus en lettres de trois mètres de haut.

The-reader-winslet-kross.jpgOn va voir "The Reader", je suis bien contente, mais au troisième coup de fil en l'espace de cinq minutes pour me demander où je suis mon radar à déjà vu se met à clignoter. Ce ton pâteux, ces gloussements niais, je les ai déjà entendus. Je le vois en superposition, quelques années auparavant, se manger une porte, bourré comme un coing à sept heures du soir, tituber dans la nuit comme l'épave qu'il était alors. Huit coups de fil plus tard, je finis par le localiser devant le mauvais cinéma. Une chose est sûre, il ne m'a pas attendue pour l'apéro. Pathétique et incompréhensible, il insiste pour aller boire un coup avant la séance.

Je viens d'acheter le ticket de cinéma le plus cher de ma vie, c'est pas pour en plus le jeter à la poubelle. Il me faut passer vingt minutes à le regarder essayer d'articuler une phrase cohérente (et échouer) avant de le guider en zig-zag vers le cinéma. Nous rentrons, je lui fais acheter du pop-corn dans l'espoir que cela épongera la gigantesque quantité d'alcool qui fermente dans son estomac, et nous allons nous installer à nos places. Il part aux toilettes. Bien inspirée, je garde mon téléphone sur moi. Dix minutes plus tard, il sonne et je dois aller le chercher. Il s'est perdu en sortant des toilettes et a réussi à sortir du cinéma. Je le ramène dedans et explique à l'ouvreuse abasourdie que nous avons nos billets bien que nous soyions du mauvais côté du portillon. Coup de chance, elle se rappelle de nous. J'ai honte. Je le dépose sur son siège, le film commence et, dieu merci, il s'endort.

A la fin du film, excellent par ailleurs, peu m'importe qu'il prenne ou pas le bon bus pour rentrer chez lui, je ne m'inquiète plus assez pour lui pour jouer au détective comme je le faisais à Oxford. Je rentre chez moi, coupe le portable, hésite entre la colère et la pitié, opte pour un peu des deux. Il a appelé plusieurs fois aujourd'hui. Je n'ai plus envie de répondre. Bonne poire, peut-être, mais pas stupide.

14.12.2008

Le bout du bout du rouleau.

runa Islam.jpgJe me retourne au ralenti (même métaphoriquement je fonctionne au ralenti de nos jours) et mobilise la majorité de mes neurones pour considérer pensivement ces dix-huit dernières semaines. L’une des rares perles de sagesse qu’ait prononcé ma maman est « de toute façons être enseignant c’est dire adieu à la possibilité de ne penser à rien. Tu marches, manges, dors, vis avec la tête farcie en permanence, tu as toujours quelquechose à penser, à faire. Le travail ne te quitte jamais »
Je ne pense pas qu’on puisse comprendre cela si l’on ne s’est jamais, au moins un moment, trouvé devant une classe, donnant pour la quatrième fois de la journée, la seizième fois de la semaine, l’épuisant one-man-show des yeux derrière la tête. Je jongle adroitement avec les ultimatums, les punitions et les obligations, fais ce qu’il faut quand il faut, dresse d’immenses listes dont je barre méthodiquement les lignes au fur et à mesure de ma semaine. De sept heures du matin à neuf heures du soir, je suis en mode travail, sans pause, mais la vérité c’est que cela ne s’arrête jamais. Je respire, je rêve, je conjugue l’école avec tous les verbes que je connais. Je ne m’en plains pas. J’adore mon métier.

Il semble ces dernières semaines que mon idyllique relation avec l’anglophone de ma vie s’en prenne plein la figure. Lui sans but ni travail, la tête pleine de questions et moi la tête dans le guidon, on ne pourrait pas être plus différents. Je crois que je ne gère pas très bien la situation. Je me sens comme un éléphant malheureux et emprunté, tentant d’avancer dans le magasin de porcelaine de notreboum.jpg relation. Pas un jour ne s’écoule sans que je n’écrabouille une théière hors de prix ou envoie valdinguer une étagère de vaisselle. (ça me rappelle cette vidéo mi-fascinante mi-foutage de gueule de Runa Islma, l’une des artistes en compétition pour le Turner Prize de cette année). J’essaie de comprendre et de changer. Je le promets. Je me sais maladroite et égoïste. C’est aussi mon boulot de devenir un peu moins imparfaite comme être humain. Je ne m’en plains pas. J’adore Simon.

C’est faire cohabiter les deux qui me tue à petit feu. Vivement les vacances. J’ai beau continuer d’avancer en mode pilote automatique, je suis au bout du bout du rouleau.

13.11.2008

Blast from the past

Beaucoup de min-flashbacks bizarres ces derniers jours. Suite à un dramatique incident impliquant plusieurs décilitres de café et mon Nokia flambant neuf, (c’est le café qui a gagné) j’ai du remettre en circulation mon vieux téléphone, affectueusement surnommé « la brique ». brique.JPGBonjour le choc au système lorsque je réalise que la boite de réception des messages est une armoire pleine de squelettes, renfermant un florilège des plus belles déclarations que j’aie jamais reçues en 160 caractères. Détail rigolo, leur auteur est dorénavant marié. Pas avec moi du tout.
Magie de l’Internet, cet autiste de premier chéri (celui d’encore avant le poète des textos) vient de réapparaitre du néant, de la manière la plus banale qui soit, au détour d’une page facebook. Depuis un an et des broutilles qu’il n’a pas daigné donner signe de vie, j’en suis arrivée seule à la conclusion la plus logique. Dans la mesure où j’avais un poulpe de cheveux bleus du plus bel effet planté sur le crâne la dernière fois qu’il m’a vue, il m’a rangée définitivement dans la case « demeurée » et se cache prudemment. Je comprends. Mais j’aime pas. J’encaisse. Je ne comprends pas. Je voudrais compter et je ne compte pas. Ca me chiffone.
Ce midi, Tartempion -désormais marié lui aussi- m’intercepte dans le couloir et me demande (une première) de passer le chercher lorsque j'irai manger. J’allais dans la direction opposée mais accepte, maudissant mentalement des réflexes qui ont la vie dure. Pendant une heure cependant il s’intéresse, pose des questions intelligentes et me laisse entr’apercevoir des attitudes qui me rappellent pourquoi j’aurais, il y a une vingtaine de mois, vendu ma chemise pour deux minutes en tête à tête avec lui. Heureusement j’ai depuis compris qu’il est en carton. Je ne me prive pas pour, lorsqu’il me demande où j’ai rencontré Simon, répondre « sur Internet… comme quoi tu vois, il n’y a pas que des enfoirés ».
Ce soir, alors que je me lamentais sur mon triste sort, encore coincée à l’école à sept heures passées, la porte s’ouvre et je me retrouve dans les bras d’une immense armoire à glace noire qui clame, avec un accent américain très prononcé et la bouche pleine d’un immense sourire, que c’est tellement bien de me revoir. Ayo est revenu ! Moi les gens à qui ça fait plaisir de me voir, ça me rend heureuse. Ayo c’est la lumière de ma première année de prof, un colosse qui passait dire bonjour tout le temps quand je restais jusqu’à pas d’heure à m’abimer les yeux devant mon écran. Il était reparti chez lui étudier la religion mais visiblement il a laissé l’illumination aux US, parce que le revoilà du bon côté de la mare. J’attends avec impatience le retour des fous rires.

Le passé n’arrête pas de me flanquer des coups de coude. Bizarre. Merci à ceux d’avant de m’avoir fait celle que je suis. Je m’efforce de continuer d’avancer avec le sourire. C’est plus vraiment mon truc d’écrire ma vie à l’imparfait.

Et sinon j’écoute Emiliana Torrini, écoutez aussi, c’est bien c’est bien c’est bien !!

23.10.2008

Réapprendre à dormir du bon côté du lit

Imagine, je pense à voix haute hein, mais imagine, dit-il.

Au lieu d'aller habiter tous les deux dans un endroit qu'on ne connait pas, poursuit-il, au lieu de déménager tous les deux, pourquoi on ne testerait pas le concept ici ?

Ici, c'est chez moi. Mon petit appartement londonien, planqué dans sa rue tranquille, au bout de la ligne noire du métro. Deux pièces aménagées avec attention depuis deux ans. Sur une échelle normale, c'est une boîte à chaussures, légèrement plus exigue que l'appart d'étudiant que je partageais avec mon premier amoureux à Caen il y a quelques années. Selon les standards londonien, c'est "un appartement spacieux et bien pensé, pourvu de nombreux rangements et doté, fait rarissime, d'un jardin (idéal pour les barbecues)"

Idée attirante à bien des égards, mais à laquelle il lui a fallu quelques mois pour s'habituer. Depuis trois semaines c'est une réalité. Le quotidien est rempli de petites attentions, de câlins et de concessions. Tout se passe bien. Pendant plusieurs années j'ai tourné le dos à l'infortuné qui partageait mon lit. Je réapprends lentement à m'endormir sans faire face au mur.

Je suis enfin en vacances après presque huit semaines le nez dans le guidon. Ce matin j'me suis levée à 14h. Je suis encore fatiguée. Demain je suis à Paris, et puis après demain à la maison, ensuite qui sait ?

Tout va bien.